« De nombreux photographes ont un certain sens des responsabilités dans leur travail, qu’il s’agisse de photojournalistes tels qu’Ami Vitale ou Cesar Dezfuli, dont l’engagement envers leurs sujets va plus loin que le partage des histoires des photos, ou d’artistes photographes comme Réhahn ou Kenro Izu, qui utilisent la photographie pour redonner quelque chose aux personnes et aux endroits qui rendent leur travail possible. » – BBC, 2018

La Philosophie de Photographie Responsable

« Le karma : la somme des actions d’une personne dans cette vie et ses vies antérieures détermine le destin de ses existences à venir. » Autrement dit : la roue tourne. Boucler la boucle.

La notion de karma tient une place spéciale dans la carrière de Réhahn en tant que photographe. Ce qui commence par un sourire et un clic d’appareil photo conduit souvent à un échange entre les esprits.

Réhahn tend à capturer l’âme d’une personne à travers son portrait. Ce qui le motive n’est pas vraiment la photographie en elle-même, mais l’idée de pouvoir connaître l’histoire du sujet. Oubliez la coiffure et le maquillage, l’équipement et la retouche, tout est plus profond. Le but est de faire ressortir les émotions qui se reflètent dans les yeux du sujet ainsi que d’interagir avec (avec la personne) avec un respect mutuel.

Lorsque Réhahn quitte un village, il repart avec bien plus que son appareil photo et les images capturées durant son voyage. Il part avec des idées qui lui permettront d’aider les personnes qu’il a rencontrées.

Une fois que la photographie a été encadrée, exposée en galerie et vendue, l’aventure n’est pas terminée. Réhahn va plus loin et retourne sur ses pas, jusqu’au village. Il se débrouille pour retrouver la personne figurant sur la photographie et lui remet quelque chose qui améliorera sa qualité de vie : cela peut aller de soins médicaux à des équipements en lien avec l’occupation ou l’éducation du sujet. Réhahn se considère comme un invité au Vietnam et il veut redonner aux personnes qui l’ont inspiré et aidé à se faire un nom dans le monde de la photographie. C’est ainsi que Réhahn referme le cercle.

L’idée de « redonner » est devenue la devise de Réhahn. Il voit une photographie comme un travail collaboratif entre le photographe et le sujet.

L’artiste a l’opportunité d’assurer une responsabilité sociale en redonnant à ceux qui l’ont inspiré. Avec cette philosophie de « photographie responsable », le sujet et l’artiste en tirent tous les deux des bienfaits.

Projets Individuels

L’Ouverture du Cercle

Tout a commencé avec Madame Bui Thi Xong, une femme de 74 ans qui figure en couverture du premier livre de Réhahn « Vietnam, Mosaic of Contrasts ». Elle est également apparue dans le projet « Hidden Smile ».

Madame Xong, comme l’appelle Réhahn par respect, est depuis devenue l’une des femmes les plus célèbres du Vietnam, figurant dans plus de 200 articles parus dans le monde entier. Son visage est devenu une représentation iconique du Vietnam à travers le monde.

La photo de Madame Xong est également exposée au Musée des Femmes Vietnamiennes afin d’incarner la force, la générosité et le travail des femmes du Vietnam.

Madame Xong et Réhahn au Musée des Femmes (Hanoi, 2016)

L’histoire de Réhahn et Madame Xong commence à l’été 2011 à Hoi An dans le centre du Vietnam. A l’époque, Réhahn était un touriste avec un intérêt particulier pour le Vietnam. Lors d’une de ses explorations, il a rencontré cette femme charmante en marchant le long de la rivière et, instinctivement attiré par elle, il a embarqué sur son bateau et lui a demandé s’il pouvait capturer son portrait. Elle a timidement accepté et, en apercevant sa propre photo, s’est mise à rire et couvrir son sourire de sa main. Ce geste inspira Réhahn à prendre une autre photo d’elle. En couvrant sa bouche d’une main et son front de l’autre, elle encadrait le sourire qui se devine dans ses yeux, et le projet « Hidden Smile » était né.

A ce moment-là, aucun d’entre eux ne pouvait deviner que cette photographie allait devenir l’une des images les plus emblématiques du Vietnam dans le monde. Réhahn a choisi cette photo pour la couverture de son livre « Vietnam, Mosaic of Contrasts » sans hésiter.

Selon lui, cette image est une excellente représentation de l’état d’esprit vietnamien et de la capacité à profiter des joies de la vie en dépit de l’âge et de l’adversité. Cette photographie nous rappelle subtilement qu’il existe toujours quelque chose pour laquelle nous pouvons être reconnaissants.

« Vietnam, Mosaic of Contrasts », Best-seller depuis 2014

Le Rêve de Madame Xong…

Alors que Réhahn préparait son premier livre, « Vietnam, Mosaic of Contrasts », il a décidé d’y intégrer l’histoire de Madame Xong. Il lui demandé ce qu’elle souhaitait le plus, et elle a répondu qu’elle rêvait d’obtenir un nouveau bateau. Le bateau qu’elle possédait était usé et elle désirait en avoir un nouveau dont elle pourrait être fière et que les touristes apprécieraient. Madame Xong adore ce qu’elle fait et malgré son âge, elle ne prévoit pas d’arrêter le travail car elle aime passionnément rencontrer de nouvelles personnes.

Cette conversation a permis de faire germer l’idée du « Giving Back Project ». Réhahn a promis à Madame Xong que si son livre rencontrait le succès, il reviendrait et lui offrirait un nouveau bateau !

La Fermeture du Cercle

Le livre a été publié en janvier 2014 et est devenu un succès international. Plus de 1000 copies vendues dans 29 pays différents en quelques mois. Le photographe a tenu sa promesse et réalisé le rêve de Madame Xong.

Au mois de juin de la même année, six mois après la publication de son livre, il a fait de Madame Xong l’heureuse propriétaire d’un bateau tout neuf.

Son sourire figure aujourd’hui dans des dizaines de médias internationaux tels que National Geographic, Los Angeles Times, Daily Mail, BBC, The Scotsman, The China Morning Post, Paris Match, … Et la liste est encore longue !

La relation avec Madame Xong continue à se renforcer. Elle est devenue comme une grand-mère pour toute l’équipe. Réhahn a financé une opération chirurgicale afin d’améliorer sa vision et payé les funérailles de son mari et de son fils. Elle rend visite au Musée Precious Heritage tous les mois pour revoir Réhahn et admirer son portrait, exposé en galerie.

An Phuoc : La Petite Vietnamienne
Aux Yeux Bleux

An Phuoc avait tout juste sept ans lorsque Réhahn a capturé son portrait en 2015. C’est la benjamine de sa famille et elle vit avec son frère, sa sœur et ses parents près de Phan Rang. Ses parents gagnent un revenu modeste en gérant une petite affaire de menuiserie et poterie et n’ont jamais quitté leur village. Ils descendent de l’ethnie Cham.

Les Cham ont des origines malayo-polynésiennes et hindous, avec une forte influence bouddhiste ou hindouiste. Près de 130 000 Cham résident désormais dans le sud du Vietnam, dont quelques milliers qui se sont installés dans la région aride de Ninh Thuan, au nord de Nha Trang. Seule une partie d’entre eux continue de porter le costume traditionnel car les vêtements facilement accessibles sont aujourd’hui préférés aux méthodes artisanales de confection du costume. Cependant, le dialecte Cham, qui est fondamentalement différent des langues vietnamiennes, est encore largement parlé.

An Phuoc se démarque particulièrement des autres petites filles Cham de son village grâce à ses uniques yeux bleus perçants. Elle est toujours surprise lorsque les quelques étrangers qui visitent son village complimentent ses yeux.

L’Ouverture du Cercle

Réhahn a eu connaissance de cette petite fille pour la première fois après que l’un de ses abonnés sur Facebook lui en ait parlé. Il avait toujours souhaité en apprendre plus sur les Cham, c’est pourquoi il a sauté sur l’occasion pour s’y rendre.

Réhahn a embarqué à bord d’un vol pour Nha Trang et fait le chemin jusqu’à Phan Rang avec l’intention de s’informer sur les Cham et de trouver An Phuoc, connue comme « la petite fille aux yeux de chat » au sein de sa communauté.

A son arrivée, Réhahn a été conduit jusqu’à la maison familiale où il a été chaleureusement accueilli. L’arrière-grand-père paternel d’An Phuoc était français et ses yeux particuliers sont héréditaires. Son père possède deux yeux bleus et sa sœur, Sapa, a un œil bleu et un œil noisette.

Réhahn a été invité à dîner avec la famille. Une véritable connexion s’était créée et il avait fini par rester deux jours dans la maison. Ils ont passé ces deux journées à rire, partager des histoires et prendre des photos : ils sont devenus amis instantanément.

Sapa

La Fermeture du Cercle

Réhahn a eu le sentiment que la photo de cette petite fille allait attirer beaucoup d’attention et a voulu faire quelque chose d’important pour toute la famille. Il a donc acheté des vêtements neufs pour tout le monde ainsi qu’une bicyclette pour la grande sœur d’An Phuoc, Sapa, afin qu’elle puisse aller à l’école en vélo, située à plusieurs kilomètres.

Le dernier cadeau de Réhahn pour la famille a été une vache qu’ils ont affectueusement nommée « Bò Lai », qui se traduit par « La Vache de l’Etranger ».

Il est difficile d’expliquer la connexion qui s’est créée entre Réhahn et cette famille mais chacun a sincèrement été ému par l’autre. Réhahn a promis de les inviter chez lui à Hoi An, dans le centre du Vietnam. Pour une famille qui n’avait jamais quitté son village, cette nouvelle avait évidemment engendré beaucoup de joie et d’excitation. Pour eux, l’idée de prendre l’avion pour la première fois était complètement surréaliste.


La famille s’est envolée pour Hoi An où elle est restée pendant quatre jours, dans la maison de Réhahn. Ils ont également eu la chance d’admirer sa galerie d’art, Couleurs by Réhahn, dans le centre-ville. Avec le support de Réhahn, les deux sœurs apprennent désormais à parler anglais, ce qui est primordial car cela crée plus d’opportunités pour les enfants et la famille dans le futur.

Découvrez l’article complet concernant An Phuoc dans le second livre de Réhahn, « Vietnam, Mosaic of Contrasts, Volume II ».

Kim Luan

L’Ouverture du Cercle

Cette photo emblématique symbolise le respect qui existe entre l’ethnie Mnong et les éléphants. Ce qui rend ce cliché spécial est le contraste apparent entre la petite fille et l’immense animal. Réhahn n’a pas pu se rapprocher de l’éléphant sauvage et pourtant, la petite fille était capable de s’en approcher, sans crainte de la part de la fillette ou de la bête.

Cette photo fait partie de la collection de photographies d’art de Réhahn et a été prise afin de montrer le respect dont les humains devraient faire preuve envers les éléphants et les animaux en général.

Les Mnong ne confectionnent plus leur costume traditionnel et seulement quelques villageois le portent encore. Cependant, ils n’ont pas perdu la capacité à dompter les éléphants pour laquelle ils sont connus. Suivre et domestiquer les éléphants est une activité très complexe et dangereuse. Les chasseurs n’ont pas uniquement besoin de savoir relever le défi de les capturer, mais ils doivent également savoir surpasser l’adversité que présente la jungle sauvage.

Cette photographie représentera bientôt le passé plutôt que le présent car malheureusement, il existerait désormais moins de 50 éléphants dans tout le pays.

Capturé en 2014, ce cliché a été publié dans plus de 40 pays et plusieurs magazines de renommée internationale tels que Times Magazine et National Geographic.

La Fermeture du Cercle

En juin 2016, Réhahn est revenu voir la famille pour lui donner quelque chose en retour. Il leur a proposé de les aider à rénover leur maison mais ont refusé. A la place, ils lui ont demandé d’acheter une vache car c’est un animal facile à nourrir et qui peut être revendu plus tard pour le prix de deux.

Réhahn a acheté deux vaches, une maman et un petit veau femelle. Ainsi, ils pourront obtenir plus de vaches, ce qui deviendra éventuellement un excellent investissement pour la famille. Tout le village s’était réuni pour admirer l’arrivée des vaches, féliciter la famille et accueillir Réhahn. L’événement a fini par devenir une véritable fête de village.

En cadeau de départ, Réhahn a reçu un ancien costume traditionnel à ajouter à sa collection Precious Heritage.

Redonner avec une Education

Des Ecoles pour Construire une Vie Meilleure

Les projets éducationnels Giving Back ont été lancés grâce à une idée ayant germé 11 ans auparavant lorsque Réhahn a visité le Vietnam avec une ONG française appelée Enfants du Vietnam (EDV). La mission de Réhahn était alors de financer l’éducation d’une petite fille, et son intérêt dans la poursuite de cette mission a été l’une des motivations principales de son déménagement au Vietnam.

Selon des statistiques d’EDV, seulement un cinquième des élèves qui commencent l’école primaire dans ces régions finit le lycée. Continuer les études supérieures est encore plus rare, en particulier pour les groupes ethniques.

Le but du Giving Back Project de Réhahn est de créer des solutions à long terme qui permettent d’améliorer la vie des populations défavorisées du Vietnam. Financer à 100% des foyers dans des régions qui peuvent soutenir l’éducation des groupes ethniques du Vietnam est une solution durable pour les générations futures.

Projets Educationnels pour la Jeunesse au Vietnam

En 2019, deux foyers éducationnels ont été inaugurés pour accompagner les enfants qui vivent dans des régions rurales sans école à proximité. Les jeunes de ces régions reculées sont souvent contraints de marcher 5 à 15 kilomètres chaque jour pour se rendre à l’école.

Au-delà de cet inconvénient, il est également dangereux pour les enfants de cet âge de marcher si loin sur des routes hasardeuses tous les jours. Cette réalité limite leurs chances de terminer le cycle secondaire ou même primaire.

Les foyers peuvent servir d’internats proches des écoles traditionnels, afin que les enfants puissent étudier sans les dangers de marcher une longue distance à travers des terrains aventureux.

Le premier foyer a officiellement été inauguré à Nghia Lo, dans la province de Yen Bai en avril, avec 40 jeunes garçons admis pour l’hébergement et le pensionnat. Cela profite aux Hmong vivant dans cette région.

Le second foyer est situé dans le village de Giang Lo, dans la région de Ngoc Hoi, province de Kontum, il accompagne les jeunes Sedang. Il peut accueillir jusqu’à 25 jeunes garçons entre 11 et 15 ans et a officiellement ouvert en novembre 2019.

La construction d’un troisième foyer a débuté en janvier 2020. Il est situé dans la province de Lam Dong, dans le village de K’Nai, qui est très isolé et difficile d’accès. Les villageois viennent principalement de deux ethnies originaires d’Indonésie : les Chu Ru et les Co Ho. En 2004, une association néerlandaise a construit un petit foyer qui est utilisé pour 60 élèves. L’école étant aujourd’hui en mauvais état et le besoin continuant à croître, le projet Giving Back rénovera la structure actuelle et construira des bâtiments supplémentaires afin d’accueillir plus d’élèves. Cette région agricole a grandement besoin de cette école qui accompagnera les jeunes dans leur parcours éducatif et améliorera leurs futures opportunités.

Les foyers, construits en collaboration avec l’ONG française Enfants du Vietnam, servent de maisons de substitution pour les enfants vivant trop loin des écoles traditionnelles pour pouvoir poursuivre leur éducation.

En finançant à 100% la construction de foyers dans des régions reculées où se trouvent de nombreux groupes ethniques, le projet Giving Back espère soutenir de manière durable le parcours éducatif des enfants de ces ethnies, afin d’augmenter leurs chances de terminer l’école secondaire et de continuer à l’université.

Les Musées qui Redonnent à la Communauté

Precious Heritage

Le premier projet de sensibilisation en faveur des communautés a été le Musée Precious Heritage, ouvert en 2017, avec pour but de représenter tous les groupes ethniques du Vietnam de manière respectueuse.

Il contient la plus grande collection au monde d’informations, de costumes tribaux et d’images des diverses ethnies du Vietnam.

Il a fallu presqu’une décennie pour collecter les costumes, photos, musiques et informations des 54 groupes ethniques du Vietnam, dont quatre années pour économiser afin de financer le musée, acheter, rénover et décorer l’ancienne maison de style français dans le centre de Hoi An.

Maison Communale Co Tu

En 2019, le Musée Co Tu a été ouvert. Il s’agit du premier musée au Vietnam à être dédié à 100% à une seule tribu. Il sert à la fois de centre communal pour les rassemblements du groupe ainsi que de lieu de préservation d’artefacts et de l’histoire culturelle.

Même si le public est également invité à visiter ce musée gratuit, il s’agit d’un cadeau pour les Co Tu. Le musée, situé dans la région de Tay Giang, le long du Delta du Mékong, a été construit tel un Guol traditionnel, ou centre communal Co Tu.

C’est ici que le groupe pourra conserver des artefacts et objets de valeur pour la préservation de leur patrimoine. Le centre servira également de lieu de rassemblement pour les festivals Co Tu.

L’idée de ce musée provient en fait de M. Doi, le chef d’un village Co Tu, qui avait confié à Réhahn ses inquiétudes concernant la transmission de leur culture tribale aux prochaines générations.

« Lorsque nous partirons, qui enseignera nos anciennes traditions aux jeunes ? » avait demandé M. Doi.

Réhahn a pu financer la totalité du musée grâce aux ventes de ses photographies d’art et de ses livres. La culture évoluant constamment, il est important de trouver un moyen de la préserver malgré les défis.

Le Futur de Giving Back

Réhahn considère les photos comme des capsules temporelles. Chacune d’elle représente un instant précis pouvant raconter un morceau d’une histoire et le conserver dans le temps.

Cependant, il y a une existence au-delà de chaque cliché et le projet Giving Back de Réhahn l’aide à maintenir et honorer les relations créées avec ses sujets tout en améliorant leur qualité de vie. Bien qu’il ne soit pas ethnologue, Réhahn éprouve une grande satisfaction en contribuant à la préservation d’une partie de l’histoire du Vietnam vivant.

Réhahn a fait en sorte que sa mission fasse partie de la première vague du mouvement « Giving Back ». Il espère inspirer d’autres photographes à faire de même.

Découvrez l’article de la BBC à propos du projet.