L’Inspiration

Il y a chez certaines personnes un besoin perpétuel de voyager, vivre des expériences, créer et s’informer. Réhahn a choisi de devenir photographe car il aspire à voyager, afin d’en connaître plus sur les autres cultures et modes de vie.

L’artiste a visité plus de 35 pays et capturé des milliers de portraits au cours de sa carrière, mais son cœur reste attaché au Vietnam, où l’immense diversité du peuple vietnamien a inspiré son projet le plus passionnant à ce jour.

Le projet Precious Heritage était au départ un moyen de créer une connexion avec les populations et cultures du Vietnam. Au fil du temps, le projet s’est transformé en un long travail consistant à rencontrer, photographier et s’informer sur les histoires, musiques, artisanats et costumes traditionnels des 54 groupes ethniques officiellement reconnus dans le pays. Il a fallu près d’une décennie à Réhahn pour réaliser puis terminer le projet en 2019.

Bien qu’il ne se considère pas comme un ethnologue, Réhahn est constamment à la recherche d’échanges culturels. Des contes transmis de génération en génération aux costumes tribaux faits à la main et à la musique traditionnelle, il existe au Vietnam un patrimoine culturel riche et intangible que Réhahn a eu la chance d’admirer, découvrir et préserver à travers son appareil photo et ses musées culturels.

La Mission

Vivre avec sa famille dans la ville de Hoi An, classée au Patrimoine Mondial, a conduit Réhahn à réfléchir plus profondément à la valeur du patrimoine et aux moyens de célébrer le passé et le présent, bien que nous avancions sans cesse vers le futur.

Inspiré par cette idée, Réhahn a passé près d’une décennie à voyager dans les coins les plus reculés et isolés du Vietnam afin de s’informer et de préserver les histoires, les photographies et les costumes traditionnels de toutes les populations tribales du Vietnam.

En 2019, l’artiste a été fier d’annoncer la fin du Precious Heritage Project. Désormais, les histoires, portraits, costumes et artefacts des 54 groupes ethniques officiellement reconnus et de quelques sous-groupes peuvent être admirés dans le musée. L’exposition est gratuite au public, une manière de favoriser le savoir, la compréhension et la fierté de la diversité ethnique du Vietnam.

L’Aventure

Le premier voyage au sein d’un village reculé du Vietnam est toujours un moment de réflexion pour Réhahn. Il existe encore des régions ayant très peu de contact avec les étrangers et il n’est pas toujours facile de déterminer comment un étranger sera accueilli dans la communauté. Et pourtant, à chaque fois, Réhahn est accueilli avec des sourires et de la curiosité.

Les enfants sont habituellement les premiers à s’approcher, amenant avec eux leur spontanéité naturelle et leur ouverture d’esprit. Ils discutent avec lui, posant des questions sur son identité et ce qu’il fait. Leurs rires tandis qu’il tente de communiquer avec eux en vietnamien égaient l’atmosphère.

Dans chaque communauté qu’il rencontre, Réhahn tente de retrouver des personnes âgées car il sait que leurs histoires seront les plus intenses et captivantes. Il s’agit également d’une manière de témoigner son respect car ils sont en quelque sorte « les gardiens de leur culture ».

Lorsque les personnes âgées parlent de leur culture ou revêtissent leur tenue traditionnelle, leurs yeux s’illuminent. Ecouter leurs histoires et capturer des clichés d’eux dans leur environnement ont un réel effet sur Réhahn.

Les histoires précieuses qu’ils racontent sur leur vie, leurs traditions, ce qui a été perdu et ce qui a été acquis, sont une inspiration pour Réhahn et ce qu’il essaie d’immortaliser : un aperçu de leur esprit singulier.

La Réalité

Dans de nombreuses régions du Vietnam, les costumes traditionnels propres à chaque groupe ethnique ne sont plus confectionnés ou sont remplacés par des vêtements reproduits en usine ou des vêtements pré-fabriqués. Les vieilles traditions de récolte du chanvre et de teinture des tissus à la main avec de l’indigo demandent beaucoup de temps et de patience, et ce genre d’artisanat perd sa place dans notre monde.

La mission de Réhahn lorsqu’il arrive dans ces régions du Vietnam est multi-dimensionnelle. Premièrement, il discute avec la communauté, écoute leurs histoires et leur musique et admire leurs traditions. La photographie vient toujours en seconde position.

Chaque histoire mérite d’être racontée, et les photographes ont un moyen exceptionnel de les présenter.

Parfois, il arrive que les villageois soient déjà vêtus de leur costume traditionnel lorsque l’artiste arrive et les couleurs, textures et détails illumineront naturellement n’importe quelle séance photo. D’autres fois, la tenue traditionnelle auparavant unique et propre à chaque région est délaissée en faveur de vêtements pré-fabriqués qui sont plus faciles à obtenir et à remplacer. Dans ce cas, Réhahn demandera au chef de village de le présenter aux familles qui seraient susceptibles de posséder des exemples de costumes traditionnels que la tribu portait auparavant.

Lorsqu’il rencontre le chef de village, Réhahn introduit toujours son projet : les photographies seront utilisées dans un musée afin d’immortaliser la tribu à ce moment de l’histoire et leur histoires, musique et costume traditionnel seront également conservés et exposés dans le musée afin de favoriser la compréhension et l’échange culturel.

Souvent, les sujets de Réhahn sont intimidés à l’idée d’être photographiés. Ils rigolent et blaguent sur le fait d’être trop vieux mais lorsqu’ils revêtissent leur tenue traditionnelle et que l’appareil photo apparaît, un changement d’attitude se fait. Ils éprouvent de la fierté pour leur patrimoine et la beauté de leur artisanat. Ils confient parfois à Réhahn qu’ils souhaiteraient que leur héritage soit transmis aux jeunes générations mais qu’ils ne savent pas comment procéder.

Le Futur

Personne ne peut nier le fait que le trait caractéristique des vietnamiens qui ressort est leur forte résilience. Ils ont réussi à transformer une histoire traumatique en un avenir florissant.

Cependant, s’adapter aux évolutions de la société a également eu un impact sur les groupes ethniques. De nombreux jeunes adultes quittent leur village pour se rendre dans les grandes villes et y travailler dans l’espoir d’un avenir meilleur. Bien qu’ils finissent par se créer une nouvelle histoire, ils laissent quelque chose derrière eux : leur patrimoine culturel riche. Le temps ne s’arrête jamais et le progrès a toujours un prix.

Réhahn est conscient de ce changement imminent et c’est ce qui l’a en partie poussé à créer la première collection Precious Heritage du Vietnam.

Au sein des groupes ethniques, en particulier parmi les personnes âgées, il existe une nécessité urgente quant à la conservation de leur patrimoine. Ce patrimoine peut comprendre des langues écrites et non-écrites, de la musique, des contes, des techniques artisanales et d’autres traditions. Chaque groupe ou sous-groupe possède ses propres subtilités qui le rend unique au Vietnam.

Découvrez ci-dessous quelques exemples de tribus dont les traditions (et parfois les populations) s’affaiblissent.

La seconde plus petite ethnie du Vietnam

Les Brau sont un groupe ethnique vivant au Laos, au Cambodge et au Vietnam. Au Vietnam, les Brau sont installés dans le village village de Dak Me, province de Kontum ; ils parlent le Brau, une langue Mon-Khmer. Réhahn a eu la chance de les rencontrer en mai 2016.

Il est intéressant de savoir que les Brau ne possèdent que deux noms de famille différents : Thao (pour les hommes) et Nhang (pour les femmes). Ils ont un rite de « passage à l’âge adulte » qui consiste à se limer les quatre dents frontales afin de les égaliser. Les femmes étendent traditionnellement leurs oreilles avec des bijoux lourds permettant de créer de longs lobes d’oreille. Ils se tatouent également le corps, mais ceci est l’une de leurs nombreuses traditions en voie de disparition.

Il n’y a plus que 397 Brau restants au Vietnam (selon un census de 2009) ! Dak Me est le dernier village du Vietnam à abriter ce groupe ethnique. Lorsque Réhahn a visité le village, personne n’était encore capable de confectionner le costume traditionnel.

La photo ci-dessous représente à quel point les costumes sont aujourd’hui laissés à l’abandon.

Rencontrer les Brau a contribué à faire germer l’idée de faire de la collection Precious Heritage un musée.

L’Ethnie O Du

En juillet 2016, Réhahn a eu l’opportunité de rencontrer les O Du, le plus petit groupe ethnique du Vietnam. Il y a environ 500 O Du dans le monde. Un peu moins de 200 se sont installés au Laos, tandis qu’environ 300 O Du vivent au Vietnam.

Les O Du résident dans la région de Tuong Dung, dans la province de Nghe An, située dans les Hauts Plateaux du Centre. Aucune information les concernant n’est disponible en ligne, Réhahn s’est donc rendu sur leur territoire sans savoir à quoi s’attendre.

Les O Du vivaient autrefois dans trois lieux différents mais en 2006, ils ont été déplacés dans une petite ville près de Vinh, à proximité du Laos. Ils ont un festival par an et seulement cinq costumes traditionnels originaux restants.

Une femme de 78 ans du nom de Vi Thi Dung est la dernière personne capable de confectionner une partie du costume traditionnel O Du au Vietnam, et elle ne connaît que les techniques de fabrication de la jupe !

Malgré le fait que les techniques de confection du costume traditionnel aient largement été délaissées, il est facile de sentir la fierté qu’ils ont pour leur culture en discutant avec la tribu.

Selon Vi Thi Dung, les jeunes générations n’ont simplement aucun intérêt dans l’apprentissage des techniques de fabrication des costumes. Ils doivent traverser la frontière et se rendre au Laos pour se procurer un costume original, ce qu’ils font très rarement.

Les O Du sont influencés par les Thai et parlent désormais le vietnamien et la langue Thai. Lors de la visite de Réhahn, seules cinq personnes savaient parler le Phrom, la langue d’origine des O Du, appartenant à la famille des langues Mon-Kho Me. Toutes avaient plus de 70 ans. Personne n’est capable de le lire ou de l’écrire, et aucun livre n’y fait référence, rendant son apprentissage quasi-impossible. Cette dure réalité signifie que cette langue touche à sa fin : elle pourrait disparaître d’ici cinq ans.

La voici fièrement installée devant sa machine à coudre.

Du Progrès à la Préservation

Ces expériences, ainsi que l’admiration et le respect pour les traditions des divers groupes ethniques du Vietnam, ont fait prendre conscience à Réhahn de la nécessité de faire de la collection Precious Heritage une réalité.

La nature de l’humanité est de continuer à faire des progrès. Mais il existe bien souvent un moment où nous regardons en arrière pour tenter d’en savoir plus sur notre héritage. Quelles histoires seront racontées à propos de la diversité incroyable des cultures du Vietnam ? S’agira-t-il de contes sur les grands bâtiments et la vie urbaine ou alors d’histoires sur les montagnes verdoyantes, les traditions éclatantes et le sens de la fierté culturelle ?