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La Présence du Temps dans l’Œuvre de Réhahn

Le temps paraît souvent difficile à saisir en photographie. Une photographie fixe un instant avec une grande précision, pourtant la durée elle-même semble se dérober. Elle ne peut pas être montrée de façon aussi directe qu’un visage, une pièce ou un geste. Dans une partie de l’œuvre de Réhahn, cette difficulté devient centrale. Ces photographies retiennent un moment, mais elles laissent aussi subsister quelque chose de plus long en lui. Ce que Réhahn appelle le « moment habité » apparaît lorsque le temps ne se présente plus comme un instant qui passe, mais comme une condition déjà inscrite dans le corps, l’espace et les objets.

Quand le temps s’inscrit dans le corps

Cette durée plus longue apparaît d’abord à travers le corps. Une personne assise dans ses pensées, quelqu’un absorbé par sa lecture, un pêcheur face à la mer, ou une femme âgée se reposant chez elle suggèrent tous un temps déjà vécu. La posture compte autant que l’action visible. On sent que la scène avait déjà commencé avant la photographie et qu’elle continuera après. L’image conserve plus qu’un instant. Elle conserve un état de durée.

Homme vietnamien pêchant sur la plage à Hoi An
Resilience, homme pêcheur, Vietnam, 2021. Photographie de Réhahn.

C’est pour cela que l’immobilité compte autant ici. Elle n’est pas une atmosphère ajoutée à l’image. Elle vient du fait que ces figures semblent posséder leur temps. Elles ne sont pas pressées par le cadre. Elles demeurent là où elles sont avec une entière justesse. Leur immobilité porte un rythme plus lent, et le spectateur le perçoit immédiatement. La photographie devient le point de rencontre entre le bref temps d’exposition de l’appareil et une durée bien plus longue déjà contenue dans la scène.

Des lieux qui portent déjà le rythme de la vie

L’espace joue un rôle essentiel dans cet effet. Réhahn laisse à l’environnement assez de présence pour que le lieu porte tout son poids dans l’image. Une pièce, un champ ou le bord de la mer ne fonctionnent pas comme un fond neutre. Chaque lieu garde déjà les traces du climat, de l’attente et du retour.

Agriculteur vietnamien se reposant dans une rizière dorée
Resting Gold, agriculteur, Vietnam, 2021. Photographie de Réhahn.

Un intérieur modeste, le bord d’un rivage ou l’étendue ouverte des rizières possèdent déjà leur propre mesure. Les figures existent à l’intérieur de cette mesure sans chercher à l’imposer. L’image tire sa force de cette relation entre le corps et le lieu qu’il habite.

Des objets porteurs de gestes répétés

Les objets approfondissent ce même sentiment de durée. Un livre laissé ouvert, un chapelet de prière poli par l’usage, des tasses posées sur une table, ou une canne à pêche tenue près du corps restent étroitement liés à leur fonction. Ils appartiennent à des actions répétées au fil du temps.

Homme vietnamien âgé lisant un vieux livre à une table en bois
The Thinker, lecteur, Vietnam, 2019. Photographie de Réhahn.

Leur présence élargit la durée suggérée par l’image, parce qu’ils renvoient à l’habitude et à la familiarité. Sans explication, le spectateur comprend que la photographie entre dans un monde façonné par des gestes déjà accomplis de nombreuses fois auparavant.

Au-delà de l’instant

C’est aussi ce qui distingue ces œuvres d’un portrait plus immédiat. Un portrait peut concentrer sa force sur la rencontre, l’expression ou l’intensité d’un visage saisi à un moment précis. Dans les œuvres de Réhahn, l’image s’ouvre souvent sur un sentiment plus large d’une vie déjà en cours.

Mains âgées tenant des perles de prière bouddhistes au Ladakh en Inde
Praying in Ladakh, perles de prière, Ladakh, Inde, 2018. Photographie de Réhahn.

Le spectateur  n’a pas le sentiment d’être enfermé dans la fraction de seconde enregistrée par l’appareil. Une durée plus longue entre dans le cadre et y demeure.

Quand le temps prend une forme picturale

À certains moments, cette qualité rappelle la peinture. Cézanne vient à l’esprit lorsqu’une présence ordinaire acquiert du poids par la justesse de sa place dans la composition. Edward Hopper peut aussi être évoqué dans ces œuvres où une figure paraît inséparable de la pièce ou du paysage qui l’entoure.

Femme vietnamienne âgée assise sur une natte dans une maison verte tandis qu’un homme est assis dans la pièce voisine derrière elle
The Neighbors, personne âgée, Vietnam, 2022. Photographie de Réhahn.

Les œuvres de Réhahn restent pourtant distinctes de l’un comme de l’autre. Le temps qu’elles portent paraît moins construit que chez Cézanne et moins tendu que chez Hopper. Il se présente plutôt comme quelque chose de déjà vécu, déjà absorbé par le corps, la pièce, l’objet et le jour.

Rendre visible la durée

Le temps reste abstrait lorsqu’on cherche à le nommer directement. Dans ces œuvres, il devient visible à travers la vie ordinaire. Il s’inscrit dans la posture, dans les gestes répétés, et dans les lieux façonnés par la patience et l’usage.

Pêcheur vietnamien debout sur un bateau dans une lagune avec des filets de pêche et des perches en bambou
Stillness, pêcheur, Vietnam, 2023. Photographie de Réhahn.

C’est peut-être pour cela que ces images restent en mémoire. Elles rendent la durée perceptible plutôt que d’arrêter un moment. La photographie s’approche ici de quelque chose qui semble souvent lui échapper et lui donne une forme. L’image révèle un temps qui demeure habitable.